Léo et les dettes de Clara

A woman leans against a window, a man's hand on her shoulder.

# Le Propriétaire et le Créancier Les derniers rayons du soleil couchant se glissaient à travers les baies vitrées de l’appartement, peignant des bandes dorées sur le sol en parquet. Clara serrait son téléphone contre son oreille, ses doig

Chapitre 1

Les derniers rayons du soleil couchant se glissaient à travers les baies vitrées de l’appartement, peignant des bandes dorées sur le sol en parquet. Clara serrait son téléphone contre son oreille, ses doigts blanchissant sous la pression. L’écho de la sonnerie résonnait dans le silence oppressant.

« Allô ? Léo ? C’est Clara. De… de l’appartement. »

Sa voix était un murmure, presque inaudible. De l’autre côté de la ligne, le silence se fit pesant avant qu’une voix grave, maîtrisée, ne brise l’attente.

« Clara. J’écoute. »

Elle inspira profondément, sentant le rouge lui monter aux joues. Le reflet dans la vitre lui renvoyait l’image d’une jeune femme mince, sa peau d’ébène luisant doucement dans la lumière déclinante. Ses lèvres pulpeuses tremblaient légèrement.

« C’est au sujet du loyer. Du mois dernier, et… et de celui-ci. On ne peut pas. Je ne peux pas. Camille non plus. Les frais de l’université, les livres… » Les mots s’embrouillaient, inutiles. Elle ferma les yeux, la honte la submergeant. « Je suis vraiment désolée. »

Un nouveau silence, plus long celui-ci. Elle pouvait presque sentir le poids du regard brun et sérieux de l’homme à travers la ligne, imaginer sa barbe sombre, les tatouages qui devaient dépasser de son col de chemise. Léo n’était jamais bavard. Chaque parole semblait pesée, calculée.

« Je vois, » finit-il par dire, et ces deux mots résonnèrent comme un verdict. « Cela pose un problème sérieux, Clara. »

« Je le sais. Je… Nous cherchons des solutions, je vous le promets. » Sa propre soumission la fit frémir. Elle se tenait là, en plein milieu du salon qu’elles ne pouvaient plus payer, dans son short trop court et son débardeur, impuissante.

« Les solutions sont rares, » poursuivit-il, calmement. Sa voix était un filet soyeux qui s’enroulait autour d’elle. « Surtout à court terme. Mais il faut régler cette situation. Je préfère éviter les procédures. »

Clara hocha la tête, bien qu’il ne puisse la voir. Des larmes de frustration piquaient ses yeux. « Que voulez-vous que je fasse ? »

Il marqua une nouvelle pause. Calculée, elle en était certaine. Elle l’imaginait derrière son bureau, le visage impassible, analysant la situation, *elle*, comme un problème à résoudre.

« Camille est là ? » demanda-t-il finalement.

« Non. Elle a un cours de soir. Elle ne rentrera pas avant deux heures. »

« Parfait, » dit-il, et il y eut un changement subtil dans son ton. Une intention nouvelle, presque palpable. « Je passe. Nous allons discuter de… arrangements. De paiements alternatifs. »

Un frisson parcourut l’échine d’Clara. Elle ne savait pas pourquoi. Les mots étaient simples, neutres. Pourtant, quelque chose dans la façon dont il avait dit « arrangements », dans le sous-entendu trouble de « paiements alternatifs », fit monter en elle une chaleur confuse mêlée à une peur sourde.

« Vous… vous venez maintenant ? »

« Oui. Ne bougez pas. Ouvrez-moi. »

La communication se coupa. Le silence qui envahit l’appartement fut soudain dix fois plus lourd. Clara laissa tomber son téléphone sur le canapé. Ses mains tremblaient. Elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger, sentant sous ses doigts les piercings froids de ses mamelons à travers le tissu fin. Son cœur battait à grands coups sourds contre ses côtes.

Elle se dirigea vers la fenêtre, observant la rue tranquille en contrebas. Dans la pénombre naissante, chaque phare de voiture lui semblait être le sien. Elle était seule. Complètement seule. Et elle avait ouvert la porte à un homme qu’elle connaissait à peine, pour une dette qu’elle ne pouvait honorer.

L’attente devint une agonie. Chaque bruit du vieil immeuble—un tuyau qui geignait, un voisin qui toussait—la faisait sursauter. Elle se mordit la lèvre inférieure, pulpeuse et sensible. Que voulait-il dire par « arrangements » ? Que pouvait-elle bien avoir à offrir, à part elle-même ?

Cette pensée, obscène et terrifiante, s’instilla en elle. Elle se vit, timide et pudique, face à lui, l’homme sérieux et dominant, dans cet espace qui était encore un peu le sien. L’idée ne la révoltait pas autant qu’elle l’aurait cru. Une curiosité malsaine, une fascination coupable commençaient à remplacer la peur.

Quand la sonnette retentit, nette et autoritaire, elle sursauta si fort qu’elle faillit renverser un vase. Elle resta immobile un instant, les yeux rivés sur la porte. Puis, d’un pas lent, comme dans un rêve, elle s’en approcha. À travers le judas, elle aperçut une silhouette large, imposante, vêtue d’un manteau sombre.

Elle inspira un grand coup, sentant l’odeur douce-amère de sa propre transpiration mêlée à celle, familière, de l’appartement. Ses doigts se refermèrent sur la poignée, froide sous sa paume moite. Elle tourna.

La porte s’ouvrit sur Léo.


Chapitre 2

« Bonjour, Clara, » dit Léo, et sans attendre de réponse, il franchit le seuil. Il sentait le cuir froid et un léger parfum de tabac blond. Il se dirigea droit vers le canapé et s’y assit, ses larges épaules prenant possession de l’espace. Paralysée sur le pas de la porte, Clara finit par le rejoindre, s’asseyant à l’autre bout, le corps raide.

Les mots sortirent dans un sanglot étouffé. « Nous ne pouvons même pas nous nourrir correctement, Léo. Les jours passent… on compte les pâtes, on saute des repas. Camille ment, elle dit qu’elle a mangé à la fac, mais je sais qu’elle ne l’a pas fait. » Elle enfouit son visage dans ses mains, la honte plus brûlante que la faim.

Un silence s’installa, seulement troublé par son souffle haché. Puis elle sentit une main, large et chaude, se poser sur sa joue. Son pouce, à la peau légèrement rugueuse, essuya délicatement une traînée humide sous son œil. Le geste était d’une douceur inattendue, qui la fit frémir davantage.

« Je vais prendre soin de toi et de Camille, à partir de maintenant, » déclara-t-il, sa voix un murmure grave qui semblait vibrer dans la pièce close. Sa main quitta son visage. Il plongea la sienne dans la poche intérieure de son manteau et en sortit un portefeuille en cuir usé. De l’un des compartiments, il tira une carte de crédit lisse, d’un bleu métallique profond.

Il la tint entre deux doigts, la lui présentant. « Prends ça. »

Clara le fixa, hypnotisée par le rectangle de plastique. « Je… Je ne peux pas. »

« Tu peux, et tu vas le faire. Utilise cette carte. Pour la nourriture, pour des vêtements chauds, pour tout ce dont vous avez besoin, toi et Camille. » Il avança la main, insistant. Ses yeux bruns ne la quittaient pas, sérieux, presque tendres. « Le monde est dangereux pour deux jeunes filles comme vous, seules et vulnérables. Laissez-moi vous protéger de ça, au moins. »

Tremblante, elle tendit la main. Ses doigts effleurèrent les siens lorsqu’elle prit la carte. Elle était étrangement lourde.

« En échange, » continua-t-il, en la regardant serrer le petit rectangle comme une bouée, « je veux passer du temps avec vous deux. Des dîners. Des soirées. Simplement de la compagnie. » Un léger sourire effleura ses lèvres, sous sa barbe. « La compagnie de magnifiques jeunes femmes ne peut pas me faire de mal, n’est-ce pas ? Cela me manque. »

Clara sentit un mélange de soulagement vertigineux et d’une tension nouvelle, plus complexe, s’enrouler dans son ventre. Elle avait le pouvoir d’acheter à manger. Elle avait aussi vendu leur temps, leur présence. Le regard qu’il posait sur elle n’était pas celui d’un créancier impatient, mais celui d’un homme qui contemplait quelque chose de précieux qu’il venait d’acquérir.

« Camille… Il faudra lui expliquer, » murmura-t-elle, détournant les yeux.

« Nous lui expliquerons ensemble, » dit-il calmement. Il se leva, imposant dans le salon modestement meublé. « Je reviendrai demain soir. Préparez-vous à dîner. En ville. » Il se pencha légèrement, sa voix baissant encore d’un ton. « Et, Clara ? Achetez-vous quelque chose de joli. Pour vous. Utilisez la carte. »

Il tourna les talons et sortit, la laissant seule, le plastique bleu incrusté dans sa paume moite, le goût salé de ses larmes séchées sur ses lèvres, et le début d’une étrange fièvre sous sa peau.


Chapitre 3

La clé tourna dans la serrure, le léger déclic rompant le silence hypnotique où Clara était plongée, assise dans le noir, la carte bleue lisse entre ses doigts.

« Clara ? Tu es là ? Pourquoi tu es dans le noir ? » La voix de Camille, claire et un peu essoufflée, remplit l’entrée. La lumière du couloir s’alluma, projetant l’ombre longue de sa sœur sur le parquet.

Clara cligna des yeux. « Ici. Sur le canapé. »

Camille apparut, son sac à dos glissant de son épaule. Ses cheveux, plus clairs et plus bouclés que ceux d’Clara, encadraient un visage inquiet. « Ça va ? Tu as l’air… »

« Léo est venu, » coupa Clara, les mots sortant dans un souffle.

Camille se figea. « Le propriétaire ? Pour le loyer ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Il va nous virer ? » Son débit s’accélérait, la panique montant d’un cran.

« Non. Pas exactement. » Clara serra la carte plus fort, sentant ses bords tranchants contre sa paume. « Il… il nous a fait une proposition. Une sorte d’arrangement. »

« Quel genre d’arrangement ? » Camille s’avança, se laissant tomber dans le fauteuil en face d’elle, son regard scrutateur.

Clara inspira. Elle avait répété les mots dans sa tête pendant l’attente, mais maintenant, ils semblaient lourds et étranges. « Il nous donne ça. » Elle leva la main, montrant le rectangle de plastique bleu métallique. « Une carte de crédit. À utiliser pour tout. La nourriture, les vêtements, les factures. Tout. »

Le visage de Camille passa de l’inquiétude à la confusion, puis à une méfiance profonde. « Quoi ? Pourquoi il ferait ça ? En échange de quoi ? »

« En échange de notre compagnie, » murmura Clara. Elle détourna les yeux, fixant la bande de lumière qui filtrait sous la porte. « Des dîners. Des soirées. Il a dit… il a dit que la compagnie de belles jeunes femmes ne pouvait pas lui faire de mal. Qu’il voulait prendre soin de nous. »

Un silence glacial s’abattit sur la pièce. Clara pouvait presque entendre les pensées tourner dans la tête de sa sœur, les mêmes horribles possibilités qu’elle avait elle-même envisagées.

« Tu veux dire… » La voix de Camille était devenue un filet sec. « Il nous achète ? Comme des… des poupées de compagnie ? »

« Non ! Enfin… pas comme ça. » Clara se leva, agitant la carte. « C’est la seule solution, Camille ! Tu as vu notre frigo ? Tu as vu nos comptes ? On va finir à la rue avant la fin du semestre ! Il ne demande rien de… physique. Juste du temps. De la présence. »

« “Juste du temps”, » répéta Camille, sarcastique. Elle se leva à son tour, les bras croisés. « Tu es naïve, Clara. Tu vois cet homme, sérieux, avec ses costumes, et tu penses qu’il veut juste bavarder autour d’un café ? Tu as vu comment il te regarde ? »

Clara sentit un frisson lui parcourir l’échine. Elle l’avait vu. Elle l’avait *senti*. « Et alors ? » Sa propre voix sonna étrangement calme. « Même si c’est le cas. Même s’il attend quelque chose de plus, plus tard. Est-ce pire que de crever de faim ? Est-ce pire que de te voir mentir sur tes repas pour que j’aie l’illusion qu’on s’en sort ? »

Camille détourna le regard, mordant sa lèvre. La colère en elle semblait se dégonfler, remplacée par la même lassitude résignée qui écrasait Clara depuis des semaines.

« On n’a pas le choix, » insista Clara, plus doucement. Elle s’approcha, posant une main sur le bras de sa sœur. « C’est ça, ou la rue. Il vient demain soir. Il nous emmène dîner en ville. Il a dit… il a dit de s’acheter quelque chose de joli. Avec ça. »

Elle tendit la carte. Camille la regarda comme si c’était un serpent, puis, lentement, elle la prit. Son toucher était froid.

« On reste ensemble, » chuchota Clara. « Quoi qu’il arrive. On fait ça ensemble. C’est un dîner. Juste un dîner. »

Camille ferma les yeux, un long moment. Quand elle les rouvrit, une détermination triste y avait remplacé la révolte. « Un dîner, » répéta-t-elle, sans conviction. « D’accord. »

La carte reposait dans sa main, un pacte bleu et luisant scellé dans le silence de l’appartement.


Chapitre 4

Le téléphone vibra sur la table basse, faisant sursauter Clara. Le nom « Léo » s’affichait à l’écran. Elle échangea un regard rapide avec Camille, qui était en train de décoller mécaniquement l’étiquette d’une bouteille d’eau vide.

« Réponds, » murmura Camille.

Clara prit une grande inspiration et décrocha. « Allô ? »

« Clara. » La voix d’Léo était calme, comme toujours, mais il y avait une nuance différente aujourd’hui. Une assurance tranquille. « J’ai réservé une table. Ce soir, vingt heures. Un endroit correct. »

« Ce… ce soir ? » balbutia-t-elle, sentant son cœur faire un bond.

« Oui. Toi et Camille. Vous vous ferez belles pour moi. » Il marqua une très légère pause, laissant les mots résonner. « Utilisez la carte. Allez en ville, achetez quelque chose qui vous plaît, qui vous met en valeur. Une robe, des chaussures. Faites-vous plaisir. »

« Mais… c’est trop, » protesta faiblement Clara, ses yeux cherchant ceux de sa sœur, pleins d’une confusion qu’elle partageait.

« C’est ce que je veux, » dit-il, et le ton ne laissait aucune place à la négociation. C’était doux, mais c’était un ordre. « Je passerai vous chercher à dix-neuf heures quarante-cinq. Soyez prêtes. »

La communication s’interrompit. Clara baissa le téléphone, la main tremblante.

« Alors ? » demanda Camille, se levant du canapé.

« On dîne en ville ce soir. À vingt heures. Il a réservé. Il… il veut qu’on aille acheter des vêtements. Pour ce soir. Qu’on se fasse plaisir avec la carte. »

Un long silence s’installa. Camille passa une main dans ses boucles.

« Des vêtements pour lui plaire, tu veux dire, » corrigea-t-elle, amère. Puis elle haussa les épaules, un geste de reddition. « Bon. On y va ? On fait nos putains de princesses d’un jour ? »

Le centre commercial était un monde à part, un univers de lumières clinquantes et de parfums doucereux dans lequel elles se sentaient comme des intruses. La carte bleue, nichée au fond du sac à main d’Clara, pesait lourd.

« Par où on commence ? » murmura Clara, observant les enseignes luxueuses avec un mélange de convoitise et de dégoût.

« Par là, je suppose, » dit Camille en indiquant une boutique aux vitrines épurées où des robes sans prix semblaient flotter. « Pour lui plaire, il faut du chic, non ? Pas du short et du débardeur. »

À l’intérieur, une vendeuse au sourire parfait les toisa rapidement, son regard expert évaluant leur jeunesse et leurs vêtements bon marché. Clara se sentit rougir.

« Nous… nous cherchons quelque chose pour un dîner, » annonça Camille, plus assurée qu’elle ne l’était.

La vendeuse hocha la tête. « Bien sûr. Suivez-moi. »

Les cabines d’essayage devinrent leur sanctuaire. Pour la première fois depuis des mois, elles touchaient des tissus soyeux, éprouvaient le poids d’une robe bien coupée sur leurs épaules. Clara choisit une robe longue et fluide, d’un bleu nuit qui faisait ressortir l’éclat de sa peau. Elle était dos nu, les attaches se nouant délicatement dans le cou. En la voyant, Camille siffla doucement.

« Wow. Lui, il va… il va adorer ça. »

Le « il » résonna étrangement. Ce n’était plus Léo le propriétaire. C’était *lui*. L’homme qui les emmenait dîner.

Camille opta pour quelque chose de plus structuré : une petite robe noire, sage devant mais échancrée dans le dos presque jusqu’à la taille, mettant en valeur ses courbes menues.

Devant le miroir commun de la cabine, elles se regardèrent, silencieuses pendant un long moment. Elles ne se ressemblaient pas – Clara, fine et élancée avec ses formes généreuses, Camille plus menue et anguleuse – mais une même tension habitait leurs yeux.

« On a l’air de quoi, tu crois ? » demanda finalement Camille, ajustant une bretelle.

« Comme deux filles qui vont à un rendez-vous qu’elles n’ont pas choisi, » répondit Clara dans un souffle.

Camille eut un petit rire sec. « On s’est connues dans une coloc pourrie, tu te souviens ? On partageait un frigo vide et des rêves trop grands. Regarde-nous maintenant. On va dîner dans un restaurant cher avec un homme qui paie nos robes. C’est ça, la version adulte ? »

Clara se tourna vers elle. « Tu regrettes ? De dire oui ? »

Camille la fixa dans le miroir, son regard devenu sérieux. « Je ne sais pas encore. Mais on est ensemble dans ce miroir. Alors on y va ensemble dans ce restaurant. D’accord ? »

« D’accord, » chuchota Clara.

Elles payèrent avec la carte bleue. Le geste d’Clara fut ferme cette fois. Le bip sonore de validation résonna comme le sceau de leur pacte. En sortant du centre commercial, les sacs à la main, le soleil de fin d’après-midi les enveloppa.

« Il va falloir qu’on se prépare, » dit Camille en regardant l’heure sur son téléphone. « Il sera là dans moins de deux heures. »

Clara acquiesça, sentant une boule d’excitation nerveuse et de peur se former dans son ventre. La robe dans son sac lui brûlait presque les doigts. Elle se demanda comment serait le restaurant, ce qu’Léo leur dirait, ce qu’il attendrait vraiment d’elles après le café.

Et surtout, elle se demanda ce qui allait se passer après que la porte de l’appartement se refermerait derrière eux au retour.


Chapitre 5

L’ambiance feutrée du restaurant s’ouvrit devant elles comme la porte d’un autre monde. Des rideaux de velours, des chandelles tremblotantes, un murmure discret de conversations et de couverts. Au fond de la salle, près d’une baie vitrée noire, Léo était déjà assis. Il les vit arriver et un imperceptible sourire plissa le coin de ses yeux.

« Vous voilà, » dit-il simplement en se levant pour les accueillir. Son regard, brun et sérieux, les parcourut des pieds à la tête. « Magnifiques, toutes les deux. »

Clara sentit un frisson de fierté coupable la traverser. La robe bleu nuit, achetée quelques heures plus tôt, épousait chaque courbe de son corps, moulant ses hanches généreuses et la rondeur pleine de ses fesses avant de s’évaser en un fluide mouvement. À côté d’elle, Camille, dans sa petite robe noire, semblait plus anguleuse, plus défensive, mais les longues jambes pâles et les fesses fermes et bombées qu’elle dévoilait dans son dos lui donnaient une élégance altière. Elles n’étaient pas sœurs, seulement deux amies unies par la précarité, et ce soir, la différence était plus palpable que jamais.

La discussion démarra, hésitante, portée par Léo. Il les questionna sur leurs études, leurs projets, avec une attention qui semblait réelle. Il commanda un vin qu’elles ne connaissaient pas, leur en expliqua les subtilités. Clara se détendait peu à peu, grisée par l’attention, le luxe discret, le sentiment d’être, pour une soirée, à sa place. Camille, elle, répondait par monosyllabes, son verre souvent porté à ses lèvres comme un bouclier.

Le moment du dessert arriva. Un léger vertige, dû au vin ou à la tension, fit chanceler Clara. « Excusez-moi, je… je vais aux toilettes, » murmura-t-elle en se levant, sentant le regard d’Léo accompagner son départ.

Dès qu’elle se fut éloignée, le silence se fit plus dense entre les deux qui restaient. Léo reposa sa petite cuillère, le métal tinta doucement contre la porcelaine. Il tourna son verre de digestif entre ses doigts puissants, les tatouages dépassant de ses manches.

« Tu ne m’aimes pas, hein, Camille ? » demanda-t-il enfin, sa voix un filet bas qui couvrait à peine le murmure du restaurant.

Camille leva les yeux, surpris par la franchise soudaine. Elle croisa son regard et ne le fuit pas. « Vous nous avez achetées pour la soirée. C’est difficile d’aimer ça. »

Léo hocha lentement la tête, comme s’il acceptait le reproche. « Je comprends. De ton point de vue, ça doit ressembler à ça. » Il marqua une pause, observant la flamme de la bougie se refléter dans ses yeux pâles. « Mais tu te trompes sur mes intentions. Je n’ai pas acheté ta présence. J’ai… sécurisé une opportunité. La possibilité de vous connaître. De vous protéger. »

« Protéger ? » répéta Camille, sceptique. « On était juste locataires en retard. »

« Exactement. Locataires en retard, jeunes, belles, et complètement seules dans cette ville. » Il se pencha légèrement en avant, baissant encore la voix. « Le monde ne fait pas de cadeaux, Camille. Il dévore les proies faciles. Ce que je t’offre, à toi et à Clara, c’est un abri. De la sécurité. En échange, je demande de la compagnie. De la loyauté. Rien de plus, pour l’instant. »

Le « pour l’instant » resta suspendu dans l’air, plus lourd que tout ce qu’il avait dit auparavant. Camille le fixa, cherchant le mensonge dans ses yeux sombres. Elle n’y trouva que de l’assurance, et une forme de gravité qui déconcertait.

« Et si on ne veut pas de votre protection ? » souffla-t-elle.

Il eut un petit soupir, presque compatissant. « Alors vous retournerez à la case départ. Au frigo vide, aux nuits d’angoisse. À la vulnérabilité. » Il vida son verre d’un trait. « Je ne vous force à rien, Camille. Je vous propose un choix. Un choix difficile, mais clair. »

À ce moment, Clara revint vers la table, un sourire incertain aux lèvres. L’équilibre fragile de leur conversation privée se brisa. Léo se redressa, son visage reprenant son impassibilité polie.

« Tout va bien ? » demanda Clara en se rasseyant, son regard inquiet passant de l’un à l’autre.

« Parfaitement, » répondit Léo, son sourire réapparaissant, aussi maîtrisé qu’avant. « Nous parlions simplement de… de ce qui nous attend. »

Son regard croisa brièvement celui de Camille. Un pacte silencieux venait d’être proposé, non pas sur un bout de papier, mais dans l’air chargé de parfums de dessert et de non-dits. Camille baissa les yeux vers son assiette à moitié pleine, sentant le poids du choix, et le début étrange d’une curiosité pour cet homme qui parlait de protection avec les yeux d’un prédateur au repos.


Chapitre 6

Le matin suivant, un filet d’eau sombre et tenace sous le lavabo de la salle de bain jeta une ombre sur la douceur résiduelle du dîner. Le vieil immeuble montrait ses failles. Clara, les cheveux encore emmêlés par le sommeil, les regarda un long moment, comme si cette fuite était une trahison de l’appartement lui-même.

Le téléphone lui brûlait la main. Elle composa le numéro, le cœur serré par un mélange d’appréhension et d’une attente familière.

« Allô ? »

« Léo ? C’est Clara. Il y a… il y a une fuite. Dans la salle de bain. »

Un léger silence. « Je vois. Je passerai cet après-midi pour la vérifier. »

Clara inspira. « D’accord. Mais… ni moi ni Camille ne serons là. Elle a un cours, et moi je dois aller à la bibliothèque. »

Elle s’attendait à une protestation, à ce qu’il reporte. Sa réponse fut immédiate, claire.

« Ce n’est pas grave. J’ai un double de clés. »

Ces quelques mots, prononcés avec sa tranquillité habituelle, tombèrent comme un caillou dans l’eau calme de la matinée. Un double de clés. Bien sûr qu’il en avait un. C’était le propriétaire. C’était logique, pratique. Pourtant, une onde de choc parcourut Clara. L’appartement n’était plus tout à fait un sanctuaire. Il pouvait y entrer quand bon lui semblait. Elle, elles, ne seraient pas là. Il serait seul, chez elles.

« Oh, » dit-elle simplement, incapable de trouver autre chose. Son esprit s’emballa. Qu’allait-il voir ? Les mugs sales dans l’évier, le lit défait dans sa chambre, le soutien-gorge qu’elle avait laissé traîner sur une chaise ? « D’accord. Merci. »

« À tout à l’heure, Clara, » conclut-il, et la communication fut coupée.

Elle resta plantée au milieu du salon, le téléphone toujours collé à son oreille. Camille, en sortant de la salle de bain avec une serviette enroulée dans les cheveux, lut son expression.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Une fuite. Léo passe cet après-midi pour la réparer.

— On sera là ?

— Non. Il a un double. »

Camille plissa les yeux, un léger froncement entre ses sourcils pâles. « Il va entrer ici sans nous. »

Ce n’était pas une question. C’était une constatation, chargée de la même ambiguïté qu’Clara ressentait. De l’intrusion, oui, mais aussi d’une forme de permission qu’elles avaient tacitement accordée en acceptant son aide, son pacte. Leur espace privé devenait soudain une zone perméable à sa présence.

L’après-midi arriva, lourde et silencieuse. En partant, Clara jeta un dernier regard circulaire sur le salon. Elle avait rangé à la hâte, caché le linge intime, redressé les coussins. Une tentative futile de préserver une intimité qu’il allait forcément effleurer. Elle ferma la porte derrière elle, la clé tournant dans la serrure avec un bruit sec. Sa clé. Il en avait une autre, identique.

Pendant qu’elle tentait vainement de se concentrer sur ses livres à la bibliothèque, son imagination prit le relais. Elle le vit pousser la porte, ce geste simple qu’elle faisait chaque jour. Le voir traverser le vestibule, inspecter la fuite de ses mains expertes. Mais elle le voyait aussi s’arrêter devant le canapé, toucher la couverture qu’elle avait pliée, peut-être s’asseoir à sa place. Regarder par la fenêtre, le même panorama qu’elle. Habiter son absence.

Ce n’était pas de la peur. C’était une curiosité aiguë, presque vertigineuse. Il était chez elles. Et elles n’y étaient pas. Cette simple inversion des rôles, ce vide qu’il allait combler de sa seule présence, créait entre eux un nouveau lien, étrangement plus intime que le dîner. Il entrait dans leur quotidien, dans le désordre de leurs vies, sans le filtre de leurs sourires ou de leurs défenses. Il verrait la réalité nue de leur existence.

Et elle, loin de là, se demandait ce qu’il pensait en ce moment même, entouré de leurs choses, de leur odeur. Elle se demanda, le cœur battant un peu plus vite, s’il sentirait, sur l’oreiller, le parfum léger qu’elle mettait le soir.